Qu'est-ce qui fait "connivence" par M.J. Eril, psychanalyste.

CONNIVENCES

 

 

Le mot « connivence », une jolie façon de faire avec la différence : on adresse un clin d’œil à l’autre. Proches, mais pas trop. On interpelle l’autre, on s’accroche à lui pour un temps, et chacun reprend son chemin. Mais quelque chose s’est passé, a passé. Cette belle rencontre entre artistes africains et bourguignons est une mise en acte de connivences . Mais que s’est-il passé ?

 

Ce qui a rendu possible ces connivences, c’est le désir de Mary MONTAGNE qui, depuis plus de vingt ans, tisse – avec d’autres – des liens entre le Mali et la France. Mais pourquoi l’art, pourquoi les artistes ? Il me semble que ce qui intéresse Mary, c’est le processus de création. Comment ça s’incarne ? Comment est-ce qu’on passe de la matière à la forme ? Question complexe qui met en jeu le désir de l’artiste, ce qui l’anime au sens de la pulsion ; la création, l’œuvre, étant le produit du désir dans sa dimension culturelle , la pulsion ayant, elle, affaire avec le corps. Le socle commun à tous, c’est le pulsionnel, le désir. Commun, certes, mais toujours imprégné du bain culturel dans lequel chacun a été plongé, prenant ou refusant selon son désir. N’est-ce pas cette spécificité humaine qui fonde les connivences ?

 

Le désir de Mary MONTAGNE n’est pas a-temporel. Il s’inscrit dans une histoire que je voudrais rappeler très brièvement car elle explique la possibilité même de l’exposition « Connivences ». Les artistes qui exposent sont vivants, ce sont « nos contemporains », «  contemporain » étant pris dans son sens le plus simple, le plus usuel , comme se rapportant « à des gens qui vivent dans le même temps, donc à des gens qu’on peut rencontrer et avec lesquels on peut éventuellement dialoguer. » ( Littlefield Kasfir S. , L’art contemporain africain, Thames and Hudson, Paris, 2000) Mais pour dialoguer, encore faut-il être visible. Quelques expositions, depuis la seconde moitié du XX ème siècle, ont d’abord montré l’art africain puis favorisé la rencontre entre art africain et art occidental , et enfin ouvert une scène internationale.

 

En 1984, l’exposition « Primitivisme dans l’art du xx ème siècle », à New-York, montre des objets africains issus de la collectivité , objets qui ont inspiré les Occidentaux.

A la fin des années 80, sont appréciés des artistes souvent autodidactes , à la fois hors mimétisme occidental et hors répétition des arts traditionnels.

En 1989, l’exposition « Magiciens de la terre » au centre Pompidou valorise l’artiste jugé original, inventif. L’altérité de ces artistes venus « d’ailleurs »est reconnue surtout en tant qu’étrangeté.

En 2000, le titre de la 5 ème Biennale de Lyon, « Partages d’exotismes » ouvre une perspective différente : chacun, quelle que soit son origine géographique, peut être pour l’autre un étrange étranger. ( Grec exoticos : étranger )

En 2005, «  Africa Remix »  au Centre Pompidou situe les œuvres, qu’elles soient relatives à l’Afrique urbaine, à la diaspora africaine ou à tout autre continent, dans la perspective de la mondialisation.

Pour regarder « Connivences », j’ai retenu cette approche qui place les œuvres dans le cadre géo-politique et géo-économique de la mondialisation. Une phrase m’a guidée, elle est extraite du catalogue de l’exposition « Partages d’exotismes » : «  …il y a juste des croisements pour des lectures individuelles , lesquelles s’échangent et, même biaisées, se partagent. Pas de centre, pas de périphérie, un stock et du naturel, pour y puiser et pour le reconstituer ». ( Raspail, T et Prat, T in Partages d’exotisme , volume I, Réunion des Musées nationaux, 2000, p. 14 ) Donc : des regards qui peuvent se croiser, mais aussi s’ignorer, voire s’affronter.

 

Si la psychanalyse ne se situe pas hors contexte social, culturel, politique, elle a affaire à ce que Jacques LACAN a appelé le réel soit ce qui échappe à l’imaginaire ( ce qui est donné à voir ) et au symbolique (ce qui est parlé) et dont précisément l’artiste témoigne. Le réel, ce sont par exemple les sentiments, les émotions rendus sensibles par les toiles d’AMADOU TRAORE PIGA : Mouvement I, Mouvement II. Ce qui est ressenti de l’ordre de l’indicible prend formes, couleurs, mouvements. Etre sensible, l’homme est en lien avec l’Autre . Il me semble que, chacun à leur façon, AMADOU TOUNKARA et EVELYNE LAGNIEN interrogent le réel du lien. Où est l’homme dans ces carrés fermés/ouverts d’AMADOU TOUNKARA ? On le découvre dans une sorte de mandorle. Solitaire ? J’aime à imaginer que lui répondent ces visages eux aussi cadrés, quadrillés, d’EVELYNE LAGNIEN qui interrogent l’altérité . Si « Je est un autre » (A.Rimbaud), l’étranger est en moi le familier , certes étrange et méconnu ; mais il me constitue pourtant .D’où peut-être « tous ces liens, tous ces enchevêtrements , tous ces croisements, tous ces chevauchements » que note EVELYNE LAGNIEN.  Si le monde est notre lieu, n’avons-nous pas à tracer nos routes, nos chemins vers l’Autre ?

Mais ne peut-on se perdre ? J’aime beaucoup le travail d’AURELIE CASTELLA, cette répétition de glyphes et/ou idéogrammes où « le sens des mots se perd ». (A.CASTELLA) Sans langage, y aurait-il encore l’homme ? Et d’ailleurs ce langage répétitif, sorte de code, permet-il la parole ? Il en va de même pour « une écriture babylonienne » (A.CASTELLA), si elle était possible. L’humain ne perdrait-il pas sa diversité, la possibilité des échanges et des malentendus que permettent nos langues et paroles échangées ? En contrepoint du risque universalisant que m’évoque la tendance au codage, au chiffrage, si présente dans notre monde, je regarde les toiles exubérantes, réjouissantes, de JEAN-MARIE MOSENKO dit MOKE FILS. « Mes toiles reflètent la vie kinoise » écrit-il. En effet, c’est bien de vie qu’il s’agit, de la vie de la rue avec ses particularités.

Ces approches - très parcellaires et limitées- témoignent que l’artiste nous enseigne, il enseigne le psychanalyste aussi bien au sens où il voile/dévoile ce que nous ignorons ou ne voulons pas voir. Jacques LACAN , dans son « Hommage fait à Marguerite Duras » écrit que « l’artiste toujours (…) précède (le psychanalyste) et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie. » (Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V.Stein , Autres Ecrits, Seuil, p. 192-193) Je pense en particulier au travail de FABIENNE ADENIS qui, dans ses œuvres, et dans son installation pour « Connivences » interroge la féminité, ce qui précisément échappe à toute définition globalisante. Ce que FABIENNE ADENIS présente par ses sculptures/offrandes et son poème/cantique pivote autour de ces quatre vers :

« Je suis blanche…

Je suis noire…

Je suis mystère…

Je suis silence. »

 

Je voudrais terminer par une note plus personnelle en m’autorisant de FREUD. Dans « Le Moïse de Michel-Ange» (1914), FREUD se pose en profane, il n’a pas « l’intelligence adéquate » pour juger. Pour autant, cette œuvre d’art exerce sur lui « un effet puissant ». Il va donc à la fois analyser dans le détail la construction de MICHEL-ANGE qui s’inspire et s’éloigne de l’histoire biblique et repérer la nature de l’effet produit sur lui. Ce Moïse qui calme son impétueux élan de colère envers son peuple adorant le veau d’or ne le fait-il pas pour préserver les Tables de la Loi qu’il retient de son bras ? Et lui, FREUD, n’aura-t-il pas à dompter sa passion de ne rien vouloir avoir pour élaborer un savoir sur l’inconscient et créer la psychanalyse ? J’avoue que les trois toiles de BODO FILS -peut-on les constituer en triptyque ?-me font de l’effet. Je ne vais pas élaborer à l’instar de FREUD, mais questionner. L’œil/oreille qui nous regarde, est-ce celui d’un dieu bienveillant ou au contraire terriblement inquisiteur ? Ne serait-il pas celui des caméras, systèmes de vidéo-surveillance qui désormais régissent nos vies ? Pour moi, l’inquiétante étrangeté est là, symbolisée par les horreurs de la guerre, les exactions sur les populations civiles notamment. La mondialisation, avatar du capitalisme, ne peut-elle avoir pour effet pervers d’exacerber les particularismes ? Un homme, ancien colonisé, n’apparaît-il pas écartelé dans le monde ? Mais précisément, dans quel monde vivons-nous ? A côté de ces incarnations de la pulsion de mort surgit dans la toile centrale une vie que j’imagine fraîche et paisible . On se déplace dans ces nacelles volantes à la Jérôme BOSCH, on communique, on peut même faire couple. Ces approches subjectives, ces questions, je les adresse à l’artiste et aux participants.

 

L’ensemble de l’exposition « Connivences » m’impressionne . Une citation de Gérard Wagcman, psychanalyste et Marie de Brugerolle, historienne d’art, me servira de conclusion : «  C’est la puissance de l’art d’aujourd’hui de faire épiphanie du réel. L’importance n’est pas qu’esthétique ou de vérité , elle est aussi politique. En ouvrant sur le malaise dans la civilisation, l’art organise une résistance. Et il y convie chacun , amenant les regardeurs que nous sommes à nous interroger sur nos assises dans (le) monde… »( Texte pour l’exposition : « All that falls » , au Palais de Tokyo)

 

 

Marie-Josèphe ERIL



Ajouté le 14/07/2014 par M.J Eril - 0 réaction

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